Thierry Chopin :« Nous raisonnons davantage à l'échelle d'une baie que sur un site donné. »

Le 04/10/2021 à 15:31

Ce professeur de biologie marine à l'université du Nouveau-Brunswick, au Canada, a développé le concept d'aquaculture multitrophique intégrée à partir des élevages de saumons de la baie de Fundy.

Où en est votre recherche ?

Nous avons produit onze publications et thèses sur la valeur économique de l'aquaculture multitrophique intégrée et sur ses bénéfices à long terme. Nous disons toujours aux professionnels : « C'est vous qui nous avez fourni les données pour prouver que cette approche était plus bénéfique que la monoculture. Pourquoi ne l'adoptez-vous pas plus rapidement ? » Je réalise que ce système est réduit par certains à la combinaison d'un élevage de saumons, d'algues et de moules sur un seul site, alors que c'est beaucoup plus varié.

D'où vient cette simplification ?

Ce trio est sans doute lié aux prémices de l'aquaculture multitrophique intégrée car, lorsque j'ai commencé mes recherches en arrivant à l'université du Nouveau-Brunswick, au Canada, il y a 32 ans, j'étais spécialiste des algues. Comme le Canada vivait un fort développement de l'aquaculture du saumon, nous avons pensé que les algues pouvaient récupérer une partie des nutriments dissous issus de ces élevages. L'installation de coquillages à proximité permettait d'absorber les particules organiques. Et comme la réglementation canadienne imposait l'installation de ces cultures dans les limites de la concession accordée pour l'aquaculture de saumon, nous avons développé nos premiers projets sur un seul site. Aujourd'hui, nous raisonnons davantage à l'échelle d'une baie ou d'une région car les particules et les sels nutritifs dissous se dispersent bien au-delà des quatre bouées d'un site donné. Après avoir d'abord travaillé avec un producteur de saumon – qui n'a finalement pas pérennisé l'expérimentation faute d'isoler dans ses comptes la valeur ajoutée de l'aquaculture multitrophique intégrée, pour chiffrer sa valeur économique comme sociétale –, nous travaillons maintenant avec des producteurs de pétoncles et d'algues pour compléter l'effet des fermes aquacoles dans la baie de Fundy.

CETTE APPROCHE EST SOUVENT RÉDUITE À LA COMBINAISON SAUMONS, ALGUES ET MOULES ALORS QUE C'EST BEAUCOUP PLUS VARIÉ. »

Quels sont les avantages de raisonner à l'échelle d'un environnement plus large ?

L'une des limites au développement de l'aquaculture multitrophique intégrée tient aux réticences des producteurs qui sont plus à l'aise avec ce qu'ils connaissent bien, qui ont déjà des débouchés établis et peu de temps à consacrer à l'acquisition de nouvelles compétences. Mais en raisonnant à une plus large échelle, chacun garde sa spécialité, qu'il soit pisciculteur, conchyliculteur ou algoculteur, et c'est une simple coordination des producteurs qu'il s'agit de mettre en place. Mais nous rencontrons des contraintes réglementaires.

C'est-à-dire ?

Au Canada, par exemple, tout est pensé pour les fermes de saumons. La baie de Fundy est ainsi divisée en trois : une zone pour la première année d'élevage, une autre pour la seconde et une troisième pour la jachère. Et une rotation annuelle est appliquée. Un mouvement compatible avec les algues, par exemple, puisqu'il s'agit le plus souvent de récoltes annuelles, mais problématique pour un producteur de pétoncles dont les produits n'atteignent pas leur taille commerciale avant trois à quatre ans.

Vous avez également cité les limites du trio saumons-algues-moules.

Oui, car il faut ajouter deux autres éléments : l'apport d'une espèce chargée de récupérer les plus gros nutriments sur le fond – oursin, concombre de mer ou ver de mer – mais aussi la prise en compte du microbiome. Ce dernier point est sans doute majeur même si on n'arrive pas encore à mesurer sa contribution et à quantifier la biomasse de ces bactéries et microbes qu'on peut décrire comme un film déposé sur le fond, les installations et les organismes cultivés. Et l'objectif est d'adapter localement les espèces. En Afrique du Sud, nous avons ainsi des boucles qui fonctionnent très bien avec des algues, des ormeaux et peut-être bientôt des oursins. Le principal objectif est maintenant de bénéficier de suffisamment de flexibilité pour innover.