La plante qui chatouille les ostréiculteurs

Le 09/06/2021 à 9:51

Menacés de disparition il y a près d'un siècle, les herbiers de zostères sont en bien meilleure forme aujourd'hui. Au point que la cohabitation est parfois compliquée avec les producteurs de coquillages.

Au début des années 1930, la maladie du dépérissement a chassé les zostères des côtes de la Manche et de l'Atlantique. Depuis elles vont mieux et se sont progressivement réimplantées dans les eaux bretonnes. Ce qui n'est pas pour autant sans causer de soucis aux producteurs de coquillages. « Nous avons un problème sur Paimpol car le secteur est sous l'emprise du schéma de mise en valeur de la mer [SMVM] du Trégor-Goëlo, et que celui-ci impose des zones géographiques gelées sur lesquelles on ne peut rien faire et d'autres, dites de développement, où la présence croissante de zostères nous empêche de créer des concessions », alerte Benoit Salaun, directeur du comité régional conchylicole (CRC) de Bretagne nord.

Le comité cite des demandes qui auraient été refusées du fait de la présence d'herbiers. Pour les producteurs, avoir des zones de déve-loppement potentielles à portée de chalands et s'en voir interdire l'accès au bénéfice d'une espèce naturelle non menacée touche à l'absurde. « La profession observe une tendance vers un protectionnisme environnemental aveugle qui s'exprime au détriment de l'activité économique historique présente sur le domaine public maritime », a souligné le président du CRC, Goulven Brest, dans un récent courrier adressé aux préfets d'Ille-et-Vilaine, des Côtes-d'Armor et du Finistère [lire Cultures marines n° 343].

Ce qui exaspère la profes-ion, c'est surtout que l'on ppose quasi systématique-l'exploitation conchylicole et la préservation des écosystèmes marins. « Toutes les études montrent la compatibilité entre les zostères et l'activité conchylicole, note Benoit Salaun. Les herbiers se développent sur les concessions dans les parcs, sur l'estran et en eaux profondes. Partout sauf sous les tables ostréicoles, où le manque de lumière empêche leur pousse. Dès qu'on enlève les tables, ils recolonisent l'espace. Il y a donc réversibilité. »

La question est sensible et fait réagir écologistes, conchyliculteurs et autorités. « C'est un dossier assez politique », reconnaît Caroline Le Saint, chargée de mission environnement au CRC de Bretagne nord qui rappelle que le SMVM du Trégor-Goëlo comprend un volet réglementaire définissant des zones de développement conchylicole potentielles. Problème : le site est piloté par Natura 2000, un dispositif peu enclin à favoriser les vues des conchyliculteurs.

« Nous demandons depuis plusieurs années à la DDTM [direction départementale des Territoires et de la Mer] et aux élus de pouvoir réviser ce schéma de mise en valeur de la mer. Nous demandons également aux collectivités de Lannion -Trégor agglo, et Guingamp -Paimpol agglo de revoir leurs schémas de cohérence territoriale pour y intégrer un volet maritime, liste-t-elle. Mais ça prend du temps. »

Appréciées pour leur rôle stabilisateur auprès des sédiments, de même que pour les nombreuses espèces qu'elles abritent, les zostères connaissent toutefois un développement contrasté en Bretagne nord. « En baie de Morlaix, nous notons une diminution globale de 148 hectares [400 hectares stables, 94 en extension et 200 en régression], précise Marie Le Baron, chargée de mission Natura 2000 pour la Bretagne nord à l'Office français de la biodiversité, qui a mandaté le laboratoire Biolittoral pour cartographier les zostères. Et sur le site de Trégor-Goëlo, nous observons une augmentation globale de 340 hectares [670 hectares stables, 528 en extension et 185 en régression]. » Globalement, à l'échelle nationale, précise-t-elle, « les herbiers sont plutôt en extension ».

Et si la présence de zostères inquiète bon nombre de professionnels, elle débouche rarement sur une annulation de la concession demandée, assure Nancy Léger, cheffe de l'unité cultures marines à la DDTM des Côtes-d'Armor. « Il n'y a pas d'interdiction où l'on n'ait pu trouver une solution », affirme-t-elle.

À chaque demande d'implantation, une étude scrupuleuse des cartes, voire une visite sur site, permet de décaler les polygones sans réduire les surfaces. « Nous arrivons à prendre en compte les objectifs environnementaux sans pour autant empêcher ou interdire les concessions. »

Deux cas pourtant n'ont pu aboutir. Le premier, en baie de Paimpol, concernait un secteur où les her-biers étaient présents sur la totalité de la concession. Et le second, à Bréhat, portait sur un champ de bloc. « Quand il s'agit d'une demande de renouvellement, même en présence de zostères, elle est acceptée. On considère que les huîtres et les herbiers cohabitent depuis longtemps », assure Nancy Léger.