L'acidification des océans, un enjeu central

Le 04/10/2021 à 15:36

« LES HUÎTRES CREUSES SONT MOINS SENSIBLES QUE LES HUÎTRES PLATES CAR ELLES VIVENT DÉJÀ UN PHÉNOMÈNE INTERNE D'ACIDIFICATION. »

Une place centrale est accordée à la hausse de la température de l'eau, sous l'effet de l'accumulation de gaz à effet de serre, mais le phénomène de l'acidification, qui est pourtant au cœur d'une importante production scientifique, est plus complexe à appréhender », résume Céline Liret, directrice scientifique du centre Océanopolis, à Brest, et hôte d'un colloque sur l'acidification des océans, le 17 juin dernier. Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche au laboratoire d'océanographie de Villefranche, rappelle que les océans absorbent quotidiennement 25 % du CO2 émis dans l'atmosphère mais que ces 27 millions de tonnes absorbées acidifient les eaux. « Les recherches sur les évolutions du pH sont anciennes mais l'étude des effets biologiques sur les organismes est arrivée plus récemment », indique celui qui faisait partie, en 1995, d'une des seules équipes au monde à travailler sur ce sujet. 25 ans plus tard, la mobilisation scientifique a eu lieu puisque près de 2 000 articles ont été consacrés à l'acidification des océans en 2019. Pourtant, le sujet reste encore compliqué à appréhender pour les professionnels. « Quand on s'adresse aux acteurs de terrain, il faut dépasser les moyennes annuelles pour prendre en compte les variations infra-annuelles, voire les cycles sur une journée, ainsi que les facteurs locaux qui peuvent amplifier le phénomène comme les apports de nutriments anthropiques par les fleuves », avertit Laurent Bopp, chercheur au CNRS, chargé du programme Acidoscope. « J'attache beaucoup d'importance à l'articulation entre les chercheurs et les professionnels », renchérit Jean-Pierre Gattuso lors du colloque brestois, formulant le vœu de voir le programme CocoriCO 2, sur l'adaptation des conchyliculteurs au changement climatique, reconduit avec de nouveaux financements, au-delà des trois ans de l'enveloppe Feamp en cours. Fabrice Pernet, chargé de ce programme, a ainsi détaillé les effets d'ores et déjà connus sur les huîtres. « On sait par exemple que les huîtres creuses sont moins sensibles que les huîtres plates car elles vivent déjà un phénomène interne d'acidification sous l'effet des marées », précise-t-il. Mais si les huîtres creuses affrontent peu de répercussions à l'âge adulte – « le point de bascule que nous avons estimé, entre 6.9 et 6.3 de pH, est une acidification que les mollusques n'ont jamais connue hors des laboratoires et qui ne devrait théoriquement pas coïncider avec de la vie humaine sur terre » –, leur armure est fragilisée (épaisseur plus faible) et donc plus sensible à la prédation et à la manipulation par les outils aquacoles. « Et le point de bascule est très bas pour les larves – un pH à 7.6 qu'on peut d'ores et déjà rencontrer sur les côtes – ce qui risque d'accentuer les difficultés de recrutement, une étape aux conditions déjà très variables d'une année sur l'autre. » Les professionnels, dont Benoît Salaun, directeur du comité régional conchylicole de Bretagne nord, ont pointé les difficultés de transposition des expériences en laboratoire aux concessions. « C'est un cocktail de différents éléments que nous devons prendre en compte au quotidien, confirme Sylvain Huchette, fondateur de l'exploitation d'ormeaux France Haliotis. Nous essayons de faire un suivi de pH efficace mais, quand les équipes scientifiques sont venues sur notre concession, nous avons réalisé que nos mesures n'étaient pas assez précises. Les mesures de pH sont précieuses pour comprendre les besoins de nos exploitations mais les outils sont trop onéreux pour les éleveurs. Voilà pourquoi nous avons tant besoin de la collaboration des scientifiques », indique le producteur. Le projet CocoriCO2 a permis de placer des sondes haute fréquence dans les différents bassins de production conchylicole et les premiers résultats infra-annuels devraient être disponibles d'ici la fin de l'année. Ce dispositif de mesure intégré dans le projet CocoriCO2 est une première mondiale car il va permettre de mesurer le pH en zone côtière – où les fluctuations sont très fortes comme avait déjà pu le démontrer un dispositif de recherche américain – mais aussi en zones conchylicoles. Une étape importante car la présence d'animaux participe aussi à l'acidification de l'eau. Sylvain Huchette appelle à prendre en compte l'acidification des océans dans l'organisation des exploitations. Il espère ainsi que le développement de la culture de macro-algues – utiles pour nourrir ses brouteurs comme pour améliorer le pH de l'eau – pourra être un outil efficace.